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Sam Szafran 50 ans de peinture

8 mars – 16 juin 2013
tous les jours de 10 h à 18h

AMITIÉ ET MÉCÉNAT

SAM SZAFRAN, ARTISTE RARE ET AMI FIDÈLE

Sam Szafran et Léonard Gianadda sont liés par une solide et longue amitié. Le peintre a ouvert son atelier et ses collections, prêtant des photographies de son ami Henri Cartier Bresson. Le Martignerain a déjà manifesté son admiration au peintre par des expositions.

En 1999, avant la Fondation Maeght de Saint-Paul de Vence, la Fondation Pierre Gianadda présentait une grande rétrospective de cette oeuvre inclassable et méconnue, révélant la série des «Ateliers», celle des «Rocking Chairs», ou encore les «Escaliers». Jean Clair, commissaire de l’exposition, ancien directeur du Musée Picasso à Paris et vieil admirateur de Szafran, jetait un regard perspicace sur les dessins de son ami, «prétextes à un jeu abstrait, d’une parfaite maîtrise, qui anime l’inanimé et qui donne… la puissance de la vie à l’inerte». Il s’agissait de la première rétrospective de cette œuvre très collectionnée, mais peu montrée. Elle faisait suite à une belle monographie, parue sous la plume de Jean Clair à Genève chez Skira en 1998.

En 2004, la Fondation Pierre Gianadda inaugurait le Pavillon Szafran, deux étonnantes céramiques monumentales. Ces oeuvres d’extérieur, visibles dans le parc de la Fondation, reprennent les thèmes des «Escaliers» et des «Philodendrons». Leur réalisation chez Joan Gardy-Artigas, le céramiste de Miró et de tant d’autres, a été patiemment documentée à travers film et catalogue.

Aujourd’hui, Daniel Marchesseau, autre fidèle de la fondation et vieil ami de Sam Szafran, signe une nouvelle exposition du maître français, un événement pour les amateurs de cette peinture et pour tous ceux qu’intéressent «l’une des œuvres les plus secrètes et les plus poétiques de ce temps».

UNE BOÎTE DE PASTEL EN CADEAU

QUELQUES JALONS BIOGRAPHIQUES

Sam Szafran est né le 19 novembre 1934 à Paris. Ses parents, émigrés juifs polonais, sont installés au 158, rue Saint-Martin, dans les Halles. Son père est tué au début de la guerre, le jeune garçon est confié à un oncle, puis placé à la campagne chez des paysans qui le maltraitent. Il trouve refuge chez des Républicains espagnols, dans le Lot. A la fin de la guerre, la Croix-Rouge l’envoie en Suisse. Il est accueilli par une famille près de Winterthur. En 1947, il embarque avec sa mère et sa soeur sur un navire à destination de l’Australie. Il a treize ans et demi et supporte mal le déracinement. Son exil se passe dans de mauvaises conditions.

Il rentre en France en 1951, s’inscrit aux cours du soir de dessin de la ville de Paris, gagne misérablement et s’installe dans le quartier de Montparnasse. En 1953, il s’inscrit à l’atelier de la Grande Chaumière et rencontre d’autres artistes (Ipoustéguy, Pélayo, Clavé). Une rencontre importante est celle avec Django Rheinardt, en 1955, qui lui donne la passion du jazz.

A la fin des années 50, il se lie avec des sculpteurs, Jacques Delahaye, Alberto et Diego Giacometti en 1961, Raymond Mason, Joseph Erhardy. D’autres influences se font sentir après ses rencontres avec Nicolas de Staël et Jean-Paul Riopelle, des peintres qui lui ouvrent les portes de l’abstraction. En 1958, retour à la figuration. Sam Szafran reçoit une première boîte de pastels. Il abandonne la peinture à l’huile. Il expose pour la première fois dans la galerie de Max Kaganovitch, grâce à Riopelle, en 1963. César et Ipoustéguy le signalent ensuite au galeriste Claude Bernard qui l’expose dès l’année suivante. La série des «Choux» date de cette époque. Il épouse Lilette Keller, originaire de Moutier en Suisse. En 1964 naît leur fils, Sébastien.

Jacques Kerchache lui offre en 1965 sa première exposition personnelle. Bernard Anthonioz, directeur du Fonds National d’art contemporain, lui achète une vingtaine de dessins, ce qui le tire momentanément de la misère. Entre 1967 et 1983, il collabore avec la revue «La Délirante» de son ami le poète libanais Fouad El-Etr. En 1970, la Galerie Claude Bernard présente une exposition personnelle avec la série des «Ateliers». En 1972, il fait partie de l’exposition collective «Douze ans d’art contemporain» au Galeries nationales du Grand Palais. A la même époque, il se rapproche d’Arrabal, Roland Topor et Jodorowsky, se lie d’amitié avec Henri Cartier Bresson auquel il donne des cours de dessin. Il développe une nouvelle série, les «Imprimeries». Il s’installe à Malakoff en 1974, dans une ancienne fonderie, et amorce la série des «Escaliers».

De 1986 date l’apparition des grandes aquarelles des Ateliers, des Serres et des Escaliers: «Mon obsession des plantes a trouvé là le meilleur terrain pour s’exprimer». Dans les années 90, il découvre un nouveau support pour ses aquarelles, la soie, et explore des compositions en mosaïque à partir de polaroïds. Dans la série des «Escaliers», les images se déploient en lames d’éventail.

Entré dans la collection Jacques et Natasha Gelman, Sam Szafran fait partie de l’exposition organisée par le Metropolitan Museum of Art à New York en 1989, puis de celle présentée en 1994 à la Fondation Pierre Gianadda à Martigny ; il rencontre Léonard Gianadda à cette occasion. Entretemps, en 1993, le Grand Prix des arts de la ville de Paris lui est décerné. En 1997, le Centre Pompidou le présente dans «Made in France, 1947-1997».

Daniel Marchesseau organise une exposition «Sam Szafran, L’Atelier dans l’atelier, 1960-2000» au musée de la Vie Romantique à Paris en 2000. En 2005, la Fondation Pierre Gianadda inaugure deux œuvres de Sam Szafran sur la façade de la Salle Belvédère, dans le parc de la Fondation. La céramique a été réalisée dans l’atelier de Joanet Artigas, dans son atelier de Gallifa près de Barcelone. La Fondation expose les dessins préparatoires de ces œuvres monumentales. Le peintre français figure à nouveau dans l’exposition «De Renoir à Sam Szafran. Parcours d’un collectionneur» à la Fondation Pierre Gianadda en 2010. Jusqu’à l’invitation en Allemagne, au Max Ernst Museum de Brühl en novembre 2010 par Werner Spies, l’œuvre n’avait été honorée par aucune rétrospective.

En 2013, la Fondation Pierre Gianadda présentera à son tour une rétrospective de cette œuvre en constant développement, ou pour conclure avec Jean Clair «l’une des œuvres les plus secrètes et les plus poétiques de ce temps».

RENCONTRE AVEC DANIEL MARCHESSEAU,

COMMISSAIRE DE L’EXPOSITION ET AMI DE SAM SZAFRAN

«UNE OEUVRE INTENSE ET VIRTUOSE»

Sans surprise, parce qu’on connaît aussi ses liens avec la Fondation Pierre Gianadda à Martigny depuis l’exposition Modigliani en 1990, Daniel Marchesseau assure le commissariat d’une rare rétrospective Sam Szafran à la Fondation Pierre Gianadda. Rétrospective, car l’exposition montre tous les thèmes abordés en cinquante ans de peinture. Sam Szafran travaille par séries, ou par thèmes récurrents, ateliers, imprimeries, escaliers, ou encore femmes assises dans un rocking chair, feuillages, etc. De nombreuses oeuvres récentes sont présentées pour la première fois. Ami depuis le milieu des années 1970 de Sam Szafran, Daniel Marchesseau avait déjà rendu hommage au peintre quand il a pris la tête du Musée de la Vie romantique, en 2000. «Sam Szafran, l’Atelier dans l’atelier» présentait quelques thèmes récurrents de l’artiste.

UN ARTISTE RARE ET SECRET

Sam Szafran reste un artiste mystérieux pour les amateurs comme pour les collectionneurs. Artiste rare et secret, son travail suscite de l’admiration mais est peu présenté. Daniel Marchesseau s’étonne : «Il sort peu, travaille énormément. C’est un des artistes que je connais qui travaille le plus longtemps sur ses œuvres. Il lui faut parfois dix ans pour aboutir. Il mène plusieurs chantiers de front, de façon obsessionnelle.» L’œuvre elle-même est mystérieuse, elle laisse place au vertige, à la jungle, au foisonnement. Chaque pièce demande un temps long de réflexion et de réalisation; les deux grandes céramiques réalisées pour la Fondation ont peut-être constitué sont plus grand défi. Sam Szafran abordait une nouvelle technique, dans un format monumental. Pour cette très grande céramique, il cherché des solutions plastiques nouvelles, différentes de celles qu’il avait expérimentées à une échelle intimiste, sur des supports de cuivre ou de soie : «Son œuvre surprend toujours, par son intensité et par sa virtuosité.»

UN STYLE UNIQUE

Ce style unique s’est forgé loin des écoles. Autodidacte, Sam Szafran n’a repris aucun des canons académiques. Il s’est construit hors des influences de l’art des années 50 et 60 et s’est tout de suite singularisé. Après une période d’abstraction, qui tenait à son admiration pour Jean Dubuffet, Vieira da Silva, Zao Wou Ki, Riopelle et d’autres, il est revenu vers une figuration dont il «réinvente les clés». Dessinateur instinctif, guidé par «une quête intérieure» qui se lit dans ses autoportraits fragmentés, Sam Szafran sublime un univers tragique, sombre, étouffant. Ses dessins sont habités, comme le note Jean Clair, par cette «horror vacui», l’horreur du vide des grands maîtres médiévaux.

ESPRIT D’ESCALIER

Le développement récent de grands formats suit la création de ces deux céramiques monumentales commandées par Léonard Gianadda. «Escalier» en 2005, «Feuillages» en 2006 sont composées de 220 carreaux peints à la main, formant un décor de 7 mètres 50 de long et 3 mètres 50 de haut. Leur graphisme tendu, touffu, oppressant crée une oeuvre à l’atmosphère automnale. Dans cette commande, Sam Szafran aurait trouvé «le goût, sinon la confiance, du monumental.» La rétrospective martigneraine comporte quelques-unes de ces très grandes œuvres, encore en chantier au moment de notre rencontre avec Daniel Marchesseau. Mais le commissaire était déjà confiant : «Il y aura quelques morceaux de bravoure. Je ne sais pas encore ce qu’il aura terminé, mais ce sera éclatant et d’une très grande puissance.»

En 1999, Jean Clair signait une première exposition Sam Szafran à la Fondation Pierre Gianadda. Mais cette œuvre n’a cessé depuis de surprendre, reprenant des thèmes anciens et les développant par séquences. Ses villes se déplient aujourd’hui «telles un jeu de l’oie, dans un jeu de miroirs déformants». La virtuosité de lignes et des compositions, le jeu des couleurs et de la lumière, est guidée par une réflexion sans cesse renouvelée. Daniel Marchesseau reprend le mot de Léonard de Vinci pour en parler : «La puissance de ce travail est d’être pleinement cosa mentale», une affaire d’intellect, autant qu’une réussite plastique et esthétique.

Véronique Ribordy