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Il était temps de consacrer une rétrospective à Jean
Lecoultre, qui est de ceux qui auront marqué l'histoire de la peinture
suisse au XXe siècle. Rompant avec les sujets, les modes de représentation
et les techniques traditionnels, Lecoultre aura affronté la réalité
de son temps dans un langage nouveau. Il doit certainement beaucoup au surréalisme
et au Pop Art; néanmoins, il s'est engagé dans une voie originale,
en faisant transparaître l'envers fantasmatique des images médiatiques
- on pourrait parler mieux que jamais d'"inquiétante étrangeté".
Son œuvre est elle-même marquée par une rupture, intervenue
dans les années 60. La discontinuité a chez lui un caractère
originaire, inventif, provocateur et constructeur à la fois. Elle
opère spectaculairement, de manière récurrente et comme
en abyme dans chacune des compositions, de même que, à une
plus grande échelle, comme une scansion articulant les séries
successives.
Lecoultre avait commencé par pratiquer la peinture en autodidacte,
en s'inspirant notamment de Paul Klee. Il est allé vivre à
Madrid de 1951 à 1957, séjour qui le marquera profondément.
L'aridité des paysages, la fascination de la mort, la découverte
du Prado, la lecture de L'Espoir de Malraux, vont le libérer de ses
premières influences. Sa palette se nuance dans un registre terrien
de tons jaunes, ocres, terre de Sienne, gris et noirs. De retour en Suisse,
il fait encore de fréquents séjours en Espagne, qui reste
sa source d'inspiration formelle, notamment chromatique, si ce n'est iconographique.
Vers 1962, Lecoultre va faire volte-face et affronter les aspects les plus
agressifs de la modernité : la vie urbaine, les objets de série,
les machines industrielles. Cet univers artificiel est hanté par
des silhouettes tremblées, sans visage, qui se signalent par leurs
seuls attributs sociaux : chapeaux mous, cravates et smokings; personnages
évasifs et intermittents, qui paraissent lutter compulsivement contre
une déperdition d'être, comme s'ils ne devaient leur existence
qu'au flash du photographe ou à l'éclair d'une enseigne au
néon. Tout au contraire d'un héroïsme de la vie moderne,
on a le sentiment panique d'une représentation qui ne parvient plus
à objectiver quoi que ce soit sinon son propre balayage optique.
A la fin des années 70, Lecoultre paraît vouloir interroger
les nouvelles images médiatiques sur leur fonctionnement. L'aérographe,
auquel il recourt intensivement, devient entre ses mains un instrument onirique
qui, d'un souffle, annonce une figure et l'escamote. La prédilection
pour l'émail synthétique, l'intégration dans le tableau
d'éléments concrets tels que l'aluminium, le plexiglas, la
fourrure synthétique ou la cellophane, ont pour effet de retenir
l'attention sur le support même de l'image. Les peintures sur grilles
métalliques, faites
d'une superposition de plaques régulièrement ajourées
et peintes du même motif, fluctuent dans leur aspect selon le déplacement
du spectateur, et jettent le soupçon sur la réalité
même de ce qu'elles sont censées représenter.
A partir de 1975, dans les séries successives intitulées Territoires
greffés, Etats de Sièges et Les Corps Constitués, le
peintre met en scène des objets de l'univers domestique, mobilier
contemporain, tringles métalliques, carreaux de salles d'eau, tissus
et fourrures, mais qui s'interpénètrent, se greffent, s'hybrident,
transgressant l'ordre des choses, et éveillant des consonances troublantes
dans le subconscient. L'être humain réapparaît, mais
prostré, dénué de toute volonté de puissance,
incapable de se dégager d'une objectivité terriblement possessive,
menacé de réabsorption par les choses, si ce n'est d'une déperdition
d'existence.
De 1886 à 1889, dans la série des Domaines rapportés,
le peintre intensifie son implication personnelle, il entre dans le champ
de la peinture. Il délaisse l'aérographe pour le pinceau,
comme pour resserrer aussi sur ce plan-là le contact matériel
et corporel avec l'épiderme de la toile. Il joue avec plus de virtuosité
que jamais des pouvoirs illusionnistes et désillusionnistes de la
peinture, il annonce des réalités péremptoires qu'il
escamote subitement ou qu'il transmue, comme pour nous prendre en "flagrant
délire" de projection mentale.
Depuis 1993, les séries se succèdent, plus que jamais sous
le signe du soupçon, comme l'indiquent leurs titres : Les Interviews,
Ombres emportées, Pièces à conviction, Témoins
retrouvés. Le peintre enquête, il ouvre une information sur
une série de disparitions, qui ont évidemment un rapport avec
les nouvelles formes de violence que nous connaissons à toutes les
échelles, familiale, urbaine, étatique, mondiale. Il collecte
les moindres indices et enregistre toutes les dépositions. Le spectateur,
à son tour, interroge la toile comme un dossier troublant qui l'amène
à échafauder les hypothèses les plus folles. Ce qui
pourrait bien avoir disparu, somme toute, c'est le réel, victime
d'un crime presque parfait.
L'exposition rétrospective réunira les œuvres les plus
significatives de chaque période, notamment des peintures de grand
format qui n'avaient encore jamais été présentées
au public, ainsi qu'une sélection d'œuvres sur papier et d'estampes.
Michel Thévoz, anciennement directeur du Musée de la collection
de l'Art Brut à Lausanne, est le commissaire et l'auteur du catalogue
de l'exposition.
Catalogue de l'exposition Jean Lecoultre
largement documenté, avec notamment la biographie et bibliographie
ainsi que toutes les œuvres exposées reproduites en couleurs
:
Commissaire de l'exposition :
Michel Thévoz assisté de Julien Goumaz
Auteur des textes:
Michel Thévoz, Christophe Gallaz, Freddy Buache, Jacques Chessex,
Julien Goumaz, Florian Rodari Michel Butor
Pages: 175 pages, français,
Prix: broché SFr.45.-, € 31.50-
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